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12 Avril 2017

Qui écrit les discours de Joseph Kabila ?

 

Wina Lokondo

Généralement, tout dirigeant a dans son cabinet un collaborateur attitré en charge de rédiger ses discours. Il peut s’agir du directeur de cabinet ou d’un des conseillers qui, en plus de ses compétences techniques, sait (bien) écrire. Le surdoué Jacques Attali fut la plume préférée de François Mitterrand comme le fut le tout aussi hypercultivé Henri Gueno pour Nicolas Sarkozy. Celui qui rédige pour un homme politique ne doit pas seulement savoir bien agencer sujet, verbe et complément, faut-il aussi qu’il soit, idéalement, d’une culture étendue et qu’il sache écrire politique, qu’il connaisse quelques astuces (les fondamentaux) de la communication politique.

L’analyse du dernier discours du président Joseph Kabila, en forme comme en fond, fait apparaître des lacunes communicationnelles – ajoutées aux fautes politiques - de la part de celui ou de ceux qui ont été commis à sa rédaction. L’homme politique qui s’exprime, est soit un aspirant au pouvoir (l’opposant), soit une personne qui y a accédé, qui est en pleine gestion des affaires publiques. Le contenu de leurs discours ne peut ainsi pas être le même. L’un est dans la critique, la plainte, la dénonciation, le vœu et la promesse, l’autre dans la matérialisation des promesses (la concrétisation du programme électoral), l’explication, la justification de l’action, la décision et le bilan.

Il est affligeant qu’après plus de 15 ans au pouvoir – et en fin mandat -, que le président de la République tiennent, dans un même discours, des propos tantôt de quelqu’un qui se bat pour y accéder, tantôt de celui qui arrive nouvellement aux affaires et qui découvre les problèmes du pays. Joseph Kabila vient-il fraîchement d’apprendre « la fragilité des fondamentaux de notre tissu économique marqué, dit-il, d’une part, par l’importation des biens de première nécessité consommés par les Congolais et que nous ne produisons pas, et d’autre part, par l’exportation des matières premières vers les pays industrialisés, source de nos principales recettes budgétaires, mais dont la fixation des cours échappe à notre contrôle » ? Vieille réalité économique du pays enseignée au cours d’économie politique aux enfants congolais – le rédacteur de ces lignes l’ayant apprise, lui aussi, en 5ème année du secondaire. Elle n’est pas un fait nouveau et donc pas une information. Quelle a dès lors été la nécessité d’en parler dans un discours au Congrès ? Et surtout quand Joseph Kabila dit : « Il va sans dire que tant que nous ne changerons pas ce paradigme, notre économie restera fragile et fera continuellement les frais des soubresauts de la conjoncture économique internationale. » Le chef de l’Etat congolais est ici dans le registre de la plainte ! Et la question qui vient naturellement : qu’a-t-il fait pour « changer ce paradigme » pendant ses 3 mandats à la tête du pays ?

Autres étonnantes pleurnicheries : « Dans le même ordre d’idées, tant que notre système fiscal sera écrasant, discriminatoire et truffé d’une parafiscalité, le climat des affaires ne sera pas propice à l’investissement productif ni au civisme fiscal. Aujourd’hui, nous avons pris la mesure du défi. Il nous faut agir sans plus attendre (…) Par ailleurs, les efforts de mobilisation des ressources internes seront poursuivis à travers la lutte sans concession contre la fraude douanière et fiscale ainsi que la contrebande. » Lucidité tardivement arrivée : Joseph Kabila, qui « prend (enfin) la mesure du défi », est au pouvoir, rappelons-le, depuis janvier 2001 et doit le quitter dans moins de 10 mois. Il n’a nullement, depuis 16 ans, fait améliorer le climat des affaires et n’a jamais fait arrêter un grand gestionnaire public pour concussion ou abus de bien de l’Etat. Les Congolais se rappellent de la liste de présumés délinquants économiques transmise par Luzolo Bambi, ancien ministre de la Justice et actuel conseiller spécial du…chef de l’Etat en charge de la lutte contre la corruption, au procureur général de la République, laquelle liste n’a jamais connu de suite judiciaire de la part de ce dernier. Quelqu’un connaît-il un fonctionnaire des impôts ou un commerçant condamné pour fraude fiscale et aujourd’hui pensionnaire à la prison de Makala ? Faut-il rire de ces propos du président de la République ou en pleurer ?

Le discours de Joseph Kabila - qu’on a tenu, pour en donner une grande importance, qu’il soit prononcé au Congrès - a tristement été émaillé de regrets et de souhaits, la plupart des phrases étant conjuguées au futur de l’indicatif. Aucune mesure concrète n’y a été mentionnée : les Congolais ont été abreuvés, dans différents paragraphes, de l’habituelle et générique phrase « instruction a été donnée au gouvernement » qui, souvent, cache tout simplement l’absence…d’instruction. Aucune action économique ou sociale du président Kabila – passée, actuelle ou future - n’a été chiffrée.

Les « congressistes », et à travers eux les Congolais, n’ont entendu que des vœux, des généralités, des lieux communs et des redites, le récent discours ressemblant ennuyeusement aux précédents : « Je voudrais rappeler à la jeunesse de notre pays que la mise en œuvre effective des politiques appropriées promises en novembre dernier en vue de sa réinsertion socio-économique a démarré. La promotion de l’entrepreneuriat local ainsi que l’entrée en vigueur de la loi sur la sous-traitance aux PME et PMI locales constituent aujourd’hui des opportunités à saisir. Parallèlement à ces efforts qui créeront plusieurs milliers d’emplois, les entreprises du portefeuille de l’Etat ont été instruites de privilégier, dans le cadre de leur plan de redressement, la résorption du chômage des jeunes (…) Comme dans tout autre pays membre des Nations Unies, le processus électoral est une question de politique intérieure et relevant, en conséquence, de la souveraineté nationale. Et notre devoir, c’est bien celui de défendre justement l’indépendance et la souveraineté nationales, conformément à l’engagement pris devant notre peuple, aux termes de notre serment constitutionnel ».

Que veut bien dire « souveraineté nationale » dans une République où les autorités passent – tous les jours - leur temps à recevoir les ambassadeurs et partenaires « étrangers », non sans la présence des caméras, lesquels apportent fonds et équipements aux diverses institutions publiques et privées du pays ? Où les ascenseurs – vous lisez bien ascenseurs – du ministère des Affaires étrangères, ministère de « souveraineté » par excellence, sont des dons reçus de la République de Turquie ? Quand l’installation et la réhabilitation des toilettes de plusieurs marchés publics sont financées par des organismes étrangers ? Quand ordinateurs, meubles et climatiseurs se trouvant dans presque tous les bureaux du Congo – notamment ceux de la présidence de la République et de tous les ministères - sont des dons de l’Union européenne, de l’Usaid ou des organismes du système des Nations Unies ? La fierté nationale et le « nationalisme » prônés par les dirigeants congolais ne consistent-t-ils seulement qu’à traiter les Occidentaux de mercantiles et d’affreux déstabilisateurs de l’Afrique, à rappeler sempiternellement les violences coloniales et l’assassinat de Patrice Lumumba, et non à bien gérer l’argent et les biens l’Etat, à bien payer (et régulièrement) les fonctionnaires, à débarrasser la capitale Kinshasa de ses nombreuses et puantes montagnes d’immondices, à organiser les élections à échéances régulières ?

La fierté nationale a-t-elle encore un sens pour les Congolais quand le monde entier les voit mourir de faim et de petites maladies, manquer d’eau et d’électricité, vivre à côté de nauséeux égouts jamais curés et quand les autorités de leur propre pays – comme les anciennes autorités coloniales - les violentent tout le temps, pour un oui ou pour un non ? Que veut bien dire Joseph Kabila quand il dit : « Ce processus (électoral) étant l’œuvre des Congolais, financé par les Congolais eux-mêmes, aucune ingérence étrangère ni dans son pilotage, moins encore dans son déroulement, ne sera tolérée » ? Joseph Kabila est-il ici crédible quand tout le monde sait que les élections présidentielles de 2006 et 2011 – desquelles, disons-le en passant, il tient sa « légitimité » - ont été financées en totalité, sinon en grande partie par des fonds « étrangers » (l’indépendance et la souveraineté nationale du Congo furent-elles pour autant remises en question et par qui ?) et quand les Congolais voient, depuis des mois, les avions de la Monusco transporter les kits d’enrôlement des électeurs dans tous les petits coins et recoins du territoire national ? Processus électoral financé « exclusivement » par les Congolais ? Cet apport de la…communauté internationale n’a-t-il pas un coup financier ? Est-il digne de la part du chef de l’Etat de ne pas le reconnaître publiquement ? La reconnaissance, valeur morale enseignée à nos enfants, a-t-elle cessée de l’être au Congo ? « L’indépendance et la souveraineté nationale » interdisent-elles de dire « merci » aux bienfaiteurs « étrangers » ?

La seule annonce de son discours, qui a tenu lieu d’information solennelle, aura été la promesse de la désignation d’un premier ministre qui allait être « nommé impérativement dans les 48 heures ». Fallait-il vraiment convoquer tout un Congrès rien que pour cette « simple » communication pour laquelle un petit discours radio-télévisé aurait suffi ? Un Congrès où l’on a eu, dans la salle, difficile à distinguer députés et sénateurs des autres nombreux invités et agités quidams, une réunion bruyante qui a montré à la face du monde combien le respect et la dignité des fonctions et des institutions ont été entamés en RD Congo. Loin de la sérénité et de la solennité qui doivent entourer un (sérieux) Congrès, on a eu affaire à une grand-messe de la « majorité » présidentielle où cadres et militants ont été invités à faire acte de présence pour « encourager » le « Raïs », en grand mal de popularité, par leurs frénétiques acclamations et leurs cris (« Touche pas à Kabila ! »). L’ambiance a été celle d’un stade de football… Des sommes d’argent (congolaisement appelées « transports ») ont été déboursées et distribuées, après la séance, à ces « congressistes actifs ». Comme d’habitude. Ainsi fonctionne la RDC.

Wina Lokondo
© Congoindépendant 2003-2017

 

4 Réactions

kolomabele [babeha1@yahoo.fr] 12/04/2017 20:12:39
le Congo importe les produits de première nécessité parce Josephe Kabila n’a rien fait, en 3 mandats, dans le domaine des moyens de communication: terrestre, ferroviaire, fluvial lacustre, aérien. Le Congo ne contrôle pas ses matières premières, de l’exploitation à l’exportation. La contrebande bat son plein. Incompétence? Manque de volonté politique? La Zambie a intercepté récemment des véhicules transportant du bois rouge pillé au Katanga. Le système de fiscalité est écrasant et discriminatoire pour un membre de la diaspora qui envoie un mini- bus d’occasion au Congo ou les petits commerçants et épiciers du coin. La fraude douanière? Qui ignore l’affairisme de l’entourage familial, politique et amical de Kabila? Ils ne payent pas la douane et l’impôt. Le climat des affaires? Aucun investisseur sérieux ne peut venir risquer ses capitaux au Congo à cause de l’insécurité chronique et de corruption qui fait partie de notre culture. L’emploi des jeunes? Un insulte à notre jeunesse sacrifiée. Ingérence extérieure? C’est à celle-ci que Kabila doit son trône. Le discours de Kabila ne méritait pas ces applaudissements frénétiques;mais des huées, des chahuts, des sifflets.



Jo Bongos [jo.bongos@msn.com] 13/04/2017 10:17:59
Cher Wina,

Sauf erreur, il me semble que la plume de Mitterrand était plutôt Erik Orsenna. Le super-cerveau Jacques Attali était plutôt le très spécial ‘’conseiller spécial’’, terme inventé pour lui par Mitterrand lui-même. Ce poste, dans l’esprit de Mitterrand, avait vocation à s’occuper un peu de tout. On raconte aussi que Mitterrand finissait par écrire lui-même ses discours car il était très exigeant.

Quant à la plume de Guaino pour Sarkozy, il faut noter une forme de bizarrerie car sa culture et ses discours ne correspondent pas aux pratiques politiques de Sarkozy qui est un impulsif pragmatique. Il faut dire aussi que quand Sarkozy avait besoin d’un discours sur un sujet bien français, par exemple sur la résistance, il demandait à l’académicien Max Gallo du faire du Malraux.

Ceci dit, pour faire correctement ce job de ‘’plume’’ du président, vous avez raison de rappeler qu’il faut être doté d’une solide culture littéraire, historique et être doué d’un grand sens politique. Sinon, ça ne marche pas. On peut s’amuser à faire de la rhétorique, à jouer avec l’imparfait du subjonctif, à faire des jeux de mots…etc., dans le fond, pour que le message soit audible, il faut un contenu politique dans un contenant approprié.

Le boulot de ‘’nègre’’ du président consiste à alimenter et cimenter sa pensée, de la mettre en musique. Si cette pensée existe.



Flory Masela [flomas@yahoo.es] 13/04/2017 15:47:37
Le pays est tombé très bas. Et la RDC est devenue la risée du monde entier. J’en ai les larmes aux yeux



Emile Mulowa Mwamba [emulowakaj@yahoo.com] 14/04/2017 14:27:41
Cher Wina , le chef de l’Etat a un Dircab ex avocat . Mais comparer sa plume à celle de l’érudit Jacques Attali , sherpa reconnu de François Mittérand serait une insulte aux belles lettres . En R.D.C. , le constat est amer lorsqu’on regarde ceux qui communiquent pour la majorité qui tient le pouvoir . C’est un vrai désastre , le pays est réellement aux mains des médiocres . Voyez ceux qui polluent l’espace médiatique et les T.V. à Kinshasa , il n y en a que pour les Papy Tamba un cancre confirmé , un lugubre Bitakwira , un obséquieux Kinkie Mulumba , un Mende révulsant , un Sam Mpengo éditeur d’un album photo pompeusement appelé journal .... C’est à désespérer .
Les lacunes que tu as épinglées dans la dissertation du Raïs devant les deux chambres législatives mettent à nu les insuffisances et l’incompétence des membres de son cabinet . Pourquoi alors se lamenter de la décrépitude de l’Etat - R.D.C. et de la descente en enfer qui s’est accélérée depuis 2 décennies .


 

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