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07 Janvier 2017

Les artisans invisibles du compromis politique du 31 décembre

 

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo

“Voici ce que les Congolais peuvent réussir lorsqu’ils sont entre eux”. C’est en ces termes que Lambert Mende avait salué le compromis politique du 31 décembre 2016. Ce fut l’occasion pour lui d’exhorter les puissances occidentales à ne plus s’immiscer dans les affaires congolo-congolaises. Dans les images véhiculées à travers le monde au sujet dudit compromis, deux autres hommes politiques avaient salué ce qu’ils considéraient comme un exploit entre Congolais. Il s’agit de Felix Tshisekedi et d’Olivier Kamitatu. Mais est-on sûr que pour régler la crise politique née de la volonté de Joseph Kabila de ne pas organiser les élections afin de se succéder à lui-même à la fin de son deuxième et dernier mandat arrivé à terme le 19 décembre 2016, les hommes politiques congolais s’étaient retrouvés entre eux sous les bons offices d’autres Congolais, à savoir les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ? Rien n’est moins sûr.

Les évêques congolais représentaient certes la CENCO. Mais celle-ci est une émanation d’une plus grande institution : l’Eglise catholique. Pendant que les pourparlers faisaient du surplace, les évêques médiateurs s’étaient rendus à Rome. Leur voyage rentrait dans le cadre de la tradition de l’Eglise catholique qui voudrait que tous les évêques se réunissent autour du Souverain Pontife la veuille de Noël afin de préparer les festivités de la nativité de Jésus Christ. Mais pour qui connait tant soit peu le monde, les médiateurs ont inévitablement bénéficié des atouts de la diplomatie du Vatican. Par ailleurs, sur place à Kinshasa, le Nonce Apostolique était en permanence à leur côté.

Dans son dernier ouvrage paru en octobre 2015 aux presses universitaires de France (PUF), Géopolitique du Vatican, l’historien spécialiste du christianisme Jean-Baptiste Noé analyse l’influence de la diplomatie pontificale et élabore une réflexion sur la notion de puissance. Il note que “le Vatican est la première puissance diplomatique du monde”. Il explique les atouts qui lui permettent de peser sur les relations diplomatiques. Il y a d’abord le fait que ce minuscule Etat “entretient des relations avec 180 Etats, 12 de plus que les Etats-Unis”. Ensuite, “sa véritable puissance réside dans sa profondeur historique et culturelle. C’est un État qui a de la mémoire, quand beaucoup de pays occidentaux sont amnésiques, ce qui lui permet d’avoir une approche réaliste des relations internationales”. Enfin, “le Saint-Siège est le premier État à avoir créé une école pour former des diplomates : l’Académie des nobles ecclésiastiques, qui fut fondée sous le pontificat de Clément XI en 1701. Cette académie a servi de modèle à toutes les autres écoles européennes, et elle continue de former les membres du corps diplomatique”.

Dans le contexte des pourparlers du centre interdiocésain de Kinshasa, la diplomatie pontificale, déjà efficace en elle-même, a eu un allié de taille, Elle a quasiment surfé sur la vague des pressions des Etats-Unis, l’Union Européenne et la France, pour ne citer que cette troïka. Au chapitre des pressions, on peut distinguer ce qui parvient à la connaissance de l’opinion publique internationale, à travers les médias, de ce qui qui reste dans un cercle restreint. Pour se faire une idée exacte de ce qui est connu de l’infime minorité de l’élite mondiale, il convient de lire l’ouvrage d’Honoré Ngbanda intitulé Ainsi sonne le glas ! Les derniers jours du Maréchal Mobutu (Paris, Ed. Gideppe, 1998). Déjà en février 1997, la “guerre de libération” opposait au sommet des officiels américains aux dirigeants zaïrois, comme en témoigne la rencontre de Pretoria, du 21 au 28 de ce mois, entre les délégations américaine, sud-africaine et zaïroise. Chef de la délégation américaine, le sous-secrétaire George Moose avait tenu ces propos au conseiller spécial du dictateur zaïrois : “Si Mobutu ne vous autorise pas à signer un accord avec Kabila ici à Pretoria, dans deux semaines, Kisangani tombera ! Suivie de Lubumbashi et de Gbadolite. Sa ville natale sera saccagée, les tombes de sa femme et de ses enfants seront profanées. Dites-moi, Monsieur Ngbanda, dans son état de santé actuel, même si on ne le touche pas, Mobutu saura-t-il survivre à ce choc ? ”.

Le 14 mars 1997, comme annoncé, Kisangani tombait aux mains des “rebelles”. Mais Mobutu continuait à croire qu’il pouvait encore récolter les dividendes de la guerre froide. Aussi les Américains avaient-ils chargé de nouveau, cette fois munis d’un ultimatum de leur président. Le message de Bill Clinton, livré le 29 avril 1997, était porté par une délégation composée de “Bill Richardson, représentant permanent des Etats-Unis auprès de l’ONU et envoyé personnel du président Bill Clinton, chef de délégation ; M. Skotzko, directeur du Desk Afrique à la CIA ; Cameron Hune, conseiller politique de l’ambassadeur Richardson ; Calvin Mitchel, attaché de presse ; Shawn Mc Colnick, chargé des Affaires africaines au Conseil National de Sécurité (NSC) ; Marc Baaf, directeur Afrique au Département d’Etat ; Mme Rebecca Gaghen, attachée de l’ambassadeur Richardson”.

Après avoir vanté “la fidélité de l’amitié du Maréchal vis-à-vis des Etats-Unis”, le chef de la délégation lui avait tenu un langage qui ne laissait aucun doute sur la légitimité réelle du pouvoir de Mobutu et l’identité de ses véritables tombeurs : “C’est pourquoi nous sommes obligés de venir vous voir en tant qu’amis pour vous dire que nous pensons tous qu’il est temps que vous vous retiriez de la scène politique avec honneur et dignité, pendant qu’il est encore temps. Nous vous garantissons votre sécurité, celle de votre famille et de vos proches, nous veillerons à ce que votre famille politique et vos proches collaborateurs continuent leur activité politique dans le nouveau cadre de la démocratie qui s’installe. Nous veillerons à ce que vos biens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ne soient pas touchés. Nous garantirons votre survie avec les égards dus au chef de l’Etat. La situation politique actuelle de votre pays est irréversible. Vous devez vous y adapter. Nous avons besoin de votre réponse. Car demain, nous allons donner le même message à Kabila qui devra respecter tous les engagements que nous devons prendre ici. Nous vous demandons avec insistance de nous faciliter la tâche en coopérant à ce schéma, car nous ne voulons pas voir votre cadavre traîner demain dans les rues de Kinshasa ! C’est pour cela que nous devons tout arranger maintenant pour que vous quittiez la scène politique avec des honneurs et toute la dignité. Ces commentaires verbaux, le Président Clinton n’a pas voulu les mettre dans la lettre officielle qu’il vous adresse. Mais cette lettre que je vous donne maintenant confirme l’esprit du message que je viens de vous délivrer”.

Pour que Joseph Kabila accepte de saborder la farce d’accord qu’il s’était fabriqué à la suite de la médiocre médiation d’Edem Kodjo mandaté par l’institution tout aussi médiocre qu’est l’Union Africaine (UA), pour qu’il consente de recourir à la médiation crédible de la CENCO, pour qu’il lâche du lest au centre interdiocésain de Kinshasa, il aura fallu non seulement la maestria avec laquelle les évêques ont mené les pourparlers, avec l’appui de la première puissance diplomatique du monde, mais aussi et surtout des pressions analogues à celles auxquelles Mobutu avait dû faire face avant de s’enfuir comme un vulgaire malfrat. Car, si on avait laissé les Congolais entre eux, comme se l’imaginent certains de nos hommes politiques semi-cultivés, il n’y a aucun doute que pour conserver son pouvoir de jouissance, le despote du moment allait continuer à massacrer opposants et autres citoyens militant en faveur du respect de la Constitution jusqu’au dernier.

L’erreur de Joseph Kabila et de ses griots fut de croire que ce qui s’est passé au Rwanda, au Burundi et au Congo-Brazzaville pouvait être réussi au Congo-Kinshasa. Pour que ce dernier pays présente le visage moins hideux qui est le sien aujourd’hui après des années de conflit, il aura fallu certes l’implication du peuple et des dirigeants congolais eux-mêmes, mais aussi et surtout tout le poids de l’accompagnement de la communauté internationale à travers la mission des Nations Unies. Au cours de cet accompagnement, le Conseil de sécurité a fait évoluer le droit international en autorisant pour la première fois les casques bleus à combattre des rebelles. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui ont un sens élevé de la gouvernance et la capacité d’entrainer les dix membres non-permanents de l’exécutif mondial, n’accepteront pas qu’une telle avancée soit passée par pertes et profits par un obscur despote d’un bidonville planétaire.

Depuis la signature du compromis politique du 31 décembre, les atermoiements funestes de Joseph Kabila, à travers les gesticulations de ses griots comme d’habitude, n’impressionnent pas les grands de ce monde. Ce compromis a scellé son sort. Désormais, il a le choix entre le mettre en application ou voir son cadavre traîner demain dans les rues de Kinshasa.

Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
© Congoindépendant 2003-2017

 

3 Réactions

Masudi Uchudi [Mlu1@cornell.edu] 07/01/2017 21:59:46
Bien cher compatriote Mayoyo,

Merci.pour votre article qui me permet de dire un petit sur la difference entre JD Mobutu et "Joseph Kabila Kanambe" (JKK). Il n’y a rien de semblable entre les deux acteurs.

Nous nous trouvons ici en face de deux situations qui sont totalement différentes. D’un coté, il y a Mobutu qui avait detruit le destin de son pays par le biais d’un systeme de gouvernance neo-patrimonial, kleptocratique et dictatorial. D’un autre coté, il y a JKK qui avait ete placé é la tete de notre pays par un systeme d’occupation coordonné á partir de Kigali, Rwanda. JKK est en train de bien jouer son role aux yeux de ceux qui l’ont place á la tete de la RDC. Une autre difference est que Mobutu etait bien un President de la Republique et il me semble que le poste n’est pas occupé par JKK. Le vrai President de la RDC est Paul Kagame.

La fin du régime de Mobutu avait ete decidée par ceux qui l’avaient place a la tete du Congo-Kinshasa De la meme maniere, la fin du systeme JKK sera decidee par les forces du Tutsi-Power qui l’ont place a la tete de la RDC. Lorsqu’ils le decideront, ils pourront ou le faire partir en douceur ou le tuer. Le Tutsi-Power System est en train de travailler pour certaines multinationales anglo-saxonnes. Ces multinationales sont plus fortes que les chancelleries occidentales. Elles sont plus forces que le Vatican et notre CENCO. Pour s’en rendre compte, il suffit de se rappeler du fait que, malgré les rapports de Nations-Unies qui avaient cité le role du Rwanda dans les guerres recurrentes dans l’Est de la RDC, Obama n’avait pas prononce une seule fois le mot "Rwanda" lorsqu’il parle des la crise dans la region des Grands Lacs africains et en RDC lors de sa visite in South Africa and in Tanzania in 2015. D’autre part, les media internationaux controles par le Grand Capital (CNN) n’ont presque jamais parle de la tragedie humaine en RDC.

Bien cordialement,
Masudi Uchudi




Nono [no2.bay@orange.fr] 08/01/2017 01:34:17
Tout à fait d’accord avec vous : derrière le travail indéniable des Congolais enfin lucides, responsables et courageux et à travers la médiation patiente et ferme des prélats catholiques de la Cenco, le compromis politique du 31 décembre n’a été possible que parce que le Vatican a joué de son autorité morale et de sa diplomatie et que la CI occidentale notamment avec les Usa, la France et l’Ue n’a cessé d’exercer une pression déterminée et dissuasive ! Des "artisans discrets et décisifs plutôt qu’invisibles" à côté des Congolais pour tout observateur avisé n’en déplaisent F Tshisekedi, Kamitatu, Mende...
C’est vrai aussi que ’JK’ et son camp ont compris qu’à ce stade leur survie juridique, financière, physique et politique dans ce qu’il en reste tient à ce scénario... Ils n’en sèmeront pas moins d’autres subterfuges sur leur chemin de retraite mais si en face l’opposition politique se montre responsable à ne pas s’abîmer en simple partage de maroquins et si la population suit, le sort du pouvoir de ’JK’ se compte en quelques mois plutôt qu’en de longues années...



Jo Bongos [jo.bongos@msn.com] 08/01/2017 12:34:16
Cher Nono,

Mon petit doigt me dit que l’opposition va plutôt ‘’s’abîmer en simple partage de maroquins’’. Et quant à la population, je crains qu’elle ne soit tout simplement dégoûtée de ce cirque à répétition ; de cette symphonie d’incongruités.
La population a faim. Elle fatiguée par la précarité récurrente. Son premier objectif est de survivre. Elle ne s’intéresse qu’à peine à ce qui se passe dans l’arène. Car les acteurs sont MÉDIOCRES.


 

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